troisième scène
le médecin et la même patiente, deux impatients aussi mais sans importance
Une semaine et demi plus tard, dans le même cabinet. Un bouquet de fleurs trône bizarrement sur le bureau du médecin, il a l'air de ne pas appartenir au décor, du moins pour le moment.
(la scène commence d'ailleurs avec un spot bleu braqué sur ce bouquet, avant que le faisceau ne s'élargisse relativement rapidement)
médecin-
(fait entrer la patiente) Prenez place.
(il lui montre la chaise) J'ai de mauvaises nouvelles pour vous.
trentenaire-
(en se levant) Je n'aurais pas dû venir ou plutôt vous n'auriez pas dû m'appeler pour m'annoncer cela.
méd.-
(lui fait signe de se rasseoir) Pour une fois affrontez la réalité, s'il vous plaît.
trent.-
(se rassied l'air soumis, baisse les yeux. Après quelques secondes elle finit par le regarder) Qu'aviez-vous à me dire ?
méd.- Une réalité.
trent.-
(se relève) Oh, arrêtez de jouer!
méd.-
(s'installe plus confortablement sur sa chaise. On devine qu'il lui manque un coussin. Crie:) Non un fait.
(le femme se retourne) Vous aviez raison, j'arrête.
(se lève à son tour) Je ne peux pas vous opérer.
La femme s'assied à terre, comme ne supportant plus le poids de cette réalité qu'elle entrevoit pour la première fois.
Le médecin voyant que son problème n'a rien de médical se rasseoit, comme soulagé, alors que nous le croyions impassible.- C'est illégal.
trentenaire- Si cela est illégal, il devrait donc il y avoir une loi qui interdise le malheur. Celle-ci empêcherait qu'on enfreigne celle-là.
Boulversé, le médecin (après 15 sec. d'entre quatre yeux) se lève doucement, avance doucement, s'asseoit par terre en face d'elle tout aussi doucement et se met à réfléchir, lentement.
Le silence s'établit, nous n'entendons plus que les pas d'un nouveau malade entrer dans la salle d'attente (qu'on voit à moitié). Une bronchite sûrement, le virus rôde dans l'air.
Un autre feuillette un magazine auquel il ne prête aucun intérêt.
Le regard de la femme implore celui du médecin.médecin- Laissez-moi vous ausculter.
Un temps.
Un sourire, le premier, apparaît sur le visage de la femme.trentenaire-
(se relève très rapidement, prend les fleurs hors du vase, cache le vase en ayant pris soin de vider l'eau avant et offre les fleurs au docteur) Tenez, elles sont pour vous!
méd.-
(prenant le geste au huitième degré minimum) Ceci n'est que très peu conventionnel.
trent.-Pourquoi? Parce que je suis la femme et vous l'homme, n'est-ce pas ?
méd.- Non, parce que ce sont déjà mes fleurs!
trent.- Elles paraissaient tellement irréelles! Pendant un instant, je les ai même prises pour des fausses. A présent, elles ne seront plus sottement placées là, mais elles vous auront été offertes, ce qui leur donnera du sens.
méd.-
(d'abord sceptique puis joue le jeu) Oh, merci! Quelle délicate attention.
(Va chercher le vase; le désignant:)Mon préféré!
(le remplit d'eau et le repose sur le bureau).
trent.- Alors?
méd.-
(hume le parfum des fleurs et se rasseoit) Etrangement, c'est le plus beau cadeau que l'on m'ait offert.
trent.- Vous pourriez m'en faire un bien plus beau...
tout doucement la scène s'assombrit. Au bout de quelques secondes, seul le bouquet reste éclairé par une poursuite immobile.
Il fait à présent partie du décor.