.............................. Il pleuvait à nouveau. Le temps, sur l'île, est changeant, même en été. Il faut s'y faire.
C'est une pluie compacte. le vent n'a aucune influence sur elle, elle tombe toujours sans dévier, dans un infini filet qui s'abat bruyamment. Elle est inévitable comme un lourd rideau enveloppant qu'il faudrait traverser.
Elle commence sans prévenir et part sans un mot. Les vêtements d'été, robes, blouses, tuniques, s'ajustent, collent alors à votre corps pour en épouser les formes qu'elle dévoile à votre insu. Rien, personne n'est épargné, pourtant, l'odeur de sable chaud enfin abreuvé transpire et déjà la pluie s'est calmée.
.... La nuit, la vieille maison de pêcheur est très humide, les draps sont gelés. les porte-fenêtres paraissent des trous béants où l'air salé se faufile vicieusement. Les murs sont froids, glacés comme les averses.
Le lendemain, tout ça est oublié. L'herbe du jardin est sèche comme jamais, jaune et rèche. Un nid de fourmis a encore envahi les toilettes et le soleil resplendit.
Derrière le petit mur, on voit les restes de la soirée, arrosée elle-aussi, des fils et amis des nouveaux voisins. La maison d'enfance a été vendue, enfin, une partie seulement. On a gardé l'autre, les parents n'en voulaient plus. Moi, je ne voulais pas la quitter. On a fait des travaux, agrandi, remis une cuisine neuve et propre.
Tout me rappelle avant. La table de bois sous le figuier, par exemple, fraîche et pimpante comme elle est là, me rappelle ce vieux banc à la couleur douteuse et pourri jusqu'à la moelle, qui un jour, a cassé sous notre poids.
La cuisine, prévue pour la maison, me fait penser à celle d'en face dont l'évier était toujours bouché. Il fallait prendre une bassine dans la petite remise aux étagères à côté, pleines de cadeaux savoureux des amis, et reverser l'eau dans le romarin, sans trop de savon.
Les femmes cuisinaient assises à la table un peu bancale, mais imposante du salon, en cerisier, devant une vieille armoire de conte de fées et une horloge comme en n'en fait plus. Les hommes ne s'inquiétaient de la cuisson que quand ils relevaient le nez de leur verre déjà à moitié vide.
Après avoir mangé, généralement, la pluie retombait un peu, pour nous laisser digérer les tonnes d'huitres que nous avions avalées. Les hommes dorment au soleil à présent, sur deux chaises, risquant le torticolis à tout instant et la casquette posée sur le bout du nez, pour cacher la lumière du jour qui a repris.
Sous le linge qui pendait, un lit de camp avait été installé, un peu en retrait, pour lire.
Quand le chien qui s'était encore échappé, eut fini de réveiller la maisonnée, celle-ci se dirigeait vers la plage. Sans seaux, pelles, balles, il n'y avait pas besoin de ça. Cet océan vert ténébreux vous soulevait les tripes, puis vous replongeait dans ses abîmes avant de vous recracher sur le sable, mort de rire mais effrayé tout de même, avec parfois, un bout de maillot en moins.
Aujourd'hui je suis là, à Noirmoutier, seule. C'est mon refuge. C'est un peu le refuge à tout le monde d'ailleurs, pas besoin d'être né ici, je m'en rends bien compte. Les touristes, je les évite. Ceux qui sont là hors saison ne me dérangent pas, au contraire, ceux-là font partie des meubles, ils apprécient.
Tout ce que je vois, tout ce que je touche me plonge dans ma mémoire, mais ce n'est pas celle de mon enfance dont je parle. Ces gens de passage, les amis, les nouveaux, les amants, laissent des traces indélébiles qui font que le lieu vous appartient moins et plus encore.



